• Cécile Guéret

Le poids de la crise sanitaire sur notre moral

Comment ça va votre moral ? Bof, bof, n'est-ce pas ? Je ne suis pas très étonnée. Alors, oui, vous me direz, avec mon métier, j'ai un biais. Etre psy, c'est en effet rencontrer ceux d'entre-nous qui ne vont pas très bien. Ceux qui, dans le moment de leur vie qui les amène à pousser la porte de mon cabinet, sont cabossés, écorchés, déprimés, anxieux. Ceux qui ont un grand ou un petit coup de mou. Certes. J'ai un autre biais, comme nous tous : mon propre moral, la manière dont je vis les choses, avec mes coups de blues, mes difficultés, mon optimisme plus ou moins vigoureux... Autant d'éléments qui colorent ma vision du monde.

M'enfin quand même, depuis le printemps, notre moral baisse. Avec, soyons positifs, des bas un peu moins bas et des éclaircies par ci par là. Et l'espoir, que l'on devine ou que l'on dessine, bien caché derrière les nuages. Du moins, c'est l'impression qu'il me reste alors que je me retourne sur les derniers mois de 2020.


Au printemps : déprime et anxiété, mais chuchotés

"Je dors mal. Je sursaute dans mon sommeil. J'ai peur de tout, tout le temps, sans parvenir à identifier ce qui ne va pas. Je me sens tellement vulnérable. Alors qu'avant, j'étais un roc, solide, imperturbable", confiait L. au printemps. D'après l'enquête CoviPrev de Santé Public France, la première semaine du confinement a en effet été marquée par des taux élevés d'anxiété (26,7 %, soit le double du taux observé en 2017) et d’états dépressifs (1). Une prévalence qui aurait diminué lors de la deuxième semaine du confinement, pour ensuite se stabiliser à un niveau nettement supérieur qu'observé hors crise sanitaire, précise une enquête du Monde.

Avec une manière bien particulière de le vivre car, lors du premier confinement, quand nous n'allions pas très bien, nous ne le disions pas trop fort et nous y mettions moult précautions : "Je ne suis pas directement touché, et pourtant..." ; "Je sais que je suis privilégié, certains ont des conditions de vie bien plus difficiles, mais..." Comme si nous ne nous autorisions pas à dire que c'était dur. Que nous avions bien conscience que, tant que notre vie n'était pas insupportable, il serait malvenu, voire indécent, de nous plaindre. Parce qu'il fallait bien tenir, comme nous en parlions dans cet article de la Nouvelle République. Que nous avions du mal à réaliser que notre moral fléchissait ou que nous avions pris le parti de rester positif.

Ainsi, comme l'a ainsi montré le projet Faire face au Covid-19, les trois quarts de la population environ ont déclarés que cette période avait pour eux été l’occasion de "prendre du recul" ou de "consacrer du temps à soi et à la famille". Avec même une hausse des indicateurs de bien-être : nous nous déclarions ainsi plus calmes, moins nerveux, moins découragés, moins tristes, voire même moins seuls (2). Vraiment ?


Le paradoxe de "l'oeil du cyclone"

Pour les auteurs d'une étude intitulée le "paradoxe de l'œil du cyclone" cela s'expliquerait notamment par le fait que, dans un contexte de catastrophe, si nous ne sommes pas directement touchés, il est difficile de ne pas se dire heureux. Alors que, pendant les premiers mois de la pandémie, seule la santé physique était prise en compte, il semblait d'autant plus impossible de dire que nous étions affectés psychiquement. Il nous fallait "faire front". Or, la peur, la déprime, l'inquiétude pour l'avenir n'ont pas droit de cité quand nous sommes "en guerre".

Et pourtant... "Je ne m'en remets pas. Pendant le confinement, ça allait, on a tous assuré dans la famille pour traverser ensemble ce moment compliqué. Avec mon compagnon, nous avons réussi à continuer à travailler chacun notre tour, tout en étant quand même présents pour les enfants. Tenter de faire bonne figure pour ne pas les inquiéter, à l'écoute les uns des autres, en soutien à nos parents, aux voisins..." raconte Maud. Puis, dans un soupir plein de larmes : "Depuis, je m'effrite. Je perds pied. J'ai peur de m'effondrer et de ne plus me relever."

Inquiets, fatigués, stressés, oppressés, tristes, vides, découragés, abattus, angoissés, démunis... Des mots chuchotés, à peine audibles, un peu honteux, Des mots entendus maintes fois depuis le déconfinement. A demi-mots d'abord, confiés dans l'intimité, emmaillottés de silence, les yeux baissés. Des mots peu à peu répétés, au fur et à mesure que nous pouvions déceler chez l'autre le même épuisement, la même vulnérabilité. Que nous pouvions constater que nous n'étions pas seul à peiner.


Le confinement et le "reste"...

Quand A. reprend son souffle, après m'avoir raconté ces derniers mois, c'est comme si elle s'excusait d'être si affligée, de ne pas réussir à se relever. A fleur de peau, au bout du rouleau. Le burn-out pointant le bout de son nez, comme nombre des nouveaux patients arrivés depuis l'été. Des soignants, pour certains, mais pas seulement. Des gens "de l'arrière", "comme vous et moi", ni en "première ligne" ni franchement dans la panade. Ou pas encore. Des femmes, beaucoup, qui n'en peuvent plus de porter le monde sur leur dos, ainsi que le dessine Emma dans cette enquête sur le travail domestique des femmes pendant le confinement. Quelques hommes aussi, pour qui le partage des tâches n'est pas un vain mot. Des femmes et des hommes qui ont continué à travailler à l'extérieur pendant le confinement, subissant le stress d'être exposé.e.s au virus sans protection. Ou qui n'ont plus pu exercer leur activité, avec l'angoisse de la faillite. Ou qui ont continué à travailler de chez eux, vaille que vaille, aux aurores ou tard le soir, une heure grappillée par ci par là. Tout ça, en plus du "reste".

Un "reste" qui a pesé lourd, très lourd, trop lourd souvent, et dont nous avons du mal à nous relever. Le télétravail impossible avec des enfants à la maison, les tensions pour avoir un court moment de tranquillité, l'occupation des petits (jouer, inventer, créer, s'improviser puéricultrice, ou instit'), les cours à la maison pour les plus grands, l'organisation compliquée (encore plus de courses à faire, de repas à préparer, de bazar à ranger...), la peur du virus pour les plus fragiles, la crainte de la perte d'emploi, la raréfaction des relations sociales... L'inquiétude, l'angoisse, la fatigue, la charge mentale. Le manque d'air, de calme, de solitude, d'aide, de relais. Pour décompresser, se ressourcer, se retrouver. Et pour ceux qui vivent seuls, un isolement parfois trop grand, trop vide, trop long.


Dans le monde juste après, la pression et la culpabilité

Avec, dans le monde juste après, l'injonction a reprendre "comme avant, plus qu'avant". Rattraper le temps confiné. Pour l'employeur, les clients, le couple, la famille. Pour réparer ce qui a été abîmé, consolider ce qui a été fragilisé, tenter de reprendre ses marques ou éviter que ce soit pire dans les mois à venir. Avec, en rab', la possible culpabilité de ne pas avoir "fait assez". D'avoir été obligé d'arrêter de travailler pour s'occuper des enfants. Ou l'inverse : d'avoir été peu disponible, travail oblige. De n'avoir pas aidé les autres autant qu'on aurait aimé. De ne pas avoir réussi à "rebondir", à développer autrement son activité, à continuer malgré tout, à "être agile, flexible, inventif " comme le voudrait la "start-up nation". Et encore moins à lire tout Proust, à faire son pain ou le défi lancé par le Getty Museum. De ne pas avoir pu tenir nos bonnes résolutions, d'avoir un peu trop négocié avec nos valeurs, d'avoir écorné l'image que nous avions de nous-mêmes.

"On a lâché sur les écrans, sur le bio, sur le zéro déchet, sur le zéro plastique... Sur tout, en fait... soupire Marie. Comment va-t-on préparer le monde d'après, un monde différent pour nos enfants ? J'ai l'impression que c'est pire qu'avant. De pire en pire." Et le sentiment que les jours heureux sont derrière nous. Avec, parfois, des choses difficiles à confier : "Je ne supporte plus mes enfants. Ça a été trop dur, trop long, trop de temps avec eux. Trop pour eux aussi, sans doute. Je m'en veux tellement... confie J., qui espérait, fin juin, rafistoler le lien pendant les vacances."




Septembre, octobre, novembre : un automne morose

Sauf que juillet-août ont été moins réparateurs qu'escompté. Epuisés, le moral en berne, l'inquiétude en bandoulière, beaucoup d'entre nous ont repris le chemin du (télé)travail sur les rotules et les médocs dans la poche. Comme le détaille en effet un article du Monde intitulé "La santé mentale éprouvée par l'épidémie de covid-19", si le premier confinement a vu une hausse de consommation d’anxiolytiques, le déconfinement est marqué par de nombreuses premières administrations de traitement des troubles anxieux (de fin mai à début juillet, + 17 % par rapport à 2019 d'après le rapport Epi-Phare). Et depuis, rien ne va mieux.

Le deuxième confinement est clairement celui de la déprime. D'abord parce qu'à la différence du premier, vécu comme un épisode isolé, temporaire, qui était censé régler le sort de l'épidémie, celui-ci entérine la durabilité de la crise sanitaire, l’impression que nous n'allons pas nous en sortir ni retrouver nos vies "normales" avant longtemps. Ce à quoi s'ajoute une incompréhension anxiogène (qui a le droit de travailler ? qui doit rester confiné ?), un fort sentiment d'injustice (fermeture des commerces "non essentiels", attribution opaque des primes dites "covid", promesses non tenues, inégalités d'attribution des aides gouvernementales, etc.), quelques profiteurs de crise (pression de certaines entreprises sur les prestataires, missions non honorées non payées, mise à la porte de vacataires sans aucune compensation, etc.), une précarité galopante et une incertitude angoissante... Cocktail explosif de colère, frustration, découragement, sentiment d'impuissance. Ras-le-bol généralisé face au risque que les confinements se succèdent et que ce soit finalement ça, le "monde d'après" tant attendu.


Une fatigue pandémique

Au quotidien, c'est aussi le poids d'une charge mentale accentuée (penser au masque, au gel hydroalcoolique, à l'attestation de déplacement...), des difficultés à se concentrer, à mémoriser, à se reposer, et un épuisement tellement répandu mondialement qu'il a été diagnostiqué "fatigue pandémique" par l'OMS. Le manque de soutien social, d'interactions, de câlins... Et celui d'activités (sportives, culturelles, conviviales...) que nous pouvions juger jusque-là accessoires car seulement dédiées au plaisir et qui nous font tout à coup cruellement défaut. "Aller courir avec mon club, prendre un café avec les copains au marché le samedi, flâner dans les rayons de la librairie... J'ai réalisé comme cela me stabilisait. En être privée me fragilise." , constate ainsi Laure. Des activités qui font ressources et qui nous tiennent car elles nous fabriquent aussi socialement, nous donne le sentiment de notre identité individuelle, de notre appartenance à un groupe.

Le "monde d'après", c'est pas pour demain

Sans compter que l'espoir printanier d'un changement de société, le fameux "monde d’après" plus solidaire, social et écologique a été douché, ajoutant au sentiment de vivre dans un monde pourri. "Une crise plus globale, alimentée par les attaques terroristes par exemple, a également touché l’ensemble des valeurs de notre société, déchirant encore plus le lien social", ajoutait le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez au cours d'une conférence de presse en ligne alertant sur la 3ème vague psychiatrique. "On voit une peur du complot, un repli sur soi, une paranoïa, où tout le monde peut devenir l’ennemi de tout le monde" (3).

Pour Santé Public France, la hausse des symptômes dépressifs en octobre-novembre a d'ailleurs été observée pour tous les profils sociodémographiques, traduisant une dégradation de l’état de santé mentale à l’échelle de la population. L'enquête CoviPrev montre ainsi une hausse des symptômes dépressifs de 10,9% fin septembre à 22,6% fin novembre. "Régression, cauchemars, repli" : Covid et confinement auraient même traumatisé certains enfants. Les pédopsychiatres alertent sur un déferlement des troubles psychiques chez les jeunes, les hospitaliers appellent à une augmentation urgente des moyens humains et financiers destinés aux soins psychiatriques. "ll faut agir et il faut agir vite" déclarait ainsi Serge Hefez : “Nous voyons l’émergence de symptômes : fatigue, sidération psychique, de la peur, de l’anxiété, des angoisses, de l’insomnie, de la colère aussi", soulignant que "tout le monde peut basculer" et pas seulement les personnes déjà fragiles avant la pandémie (3).


Et les éclaircies, elles sont où ?

C'est vrai, ça ! J'avais promis, en introduction de cet article, des bas un peu moins bas, voire même de l'espoir derrière les nuages. Alors oui, heureusement, des éclaircies, il y en eu plein ! Le bonheur d'une escapade en forêt avec les copains à moins de 20km. Le soulagement d'être déconfinés pour les vacances de Noël. Les étoiles dans les yeux de C., quand elle me raconte le premier baiser de son amoureuse. L'immense sourire du petit Théo : c'est mercredi, il vient jouer aux aventuriers chez sa copine d'école, et il a pris sa lampe de poche ! Cette bataille de neige mémorable avec grand-mère. Ces rencontres merveilleuses, ces élans d'affection, ces bonheurs partagés. Ces patients qui vont mieux, aussi, qui retrouvent de l'élan, de la joie de vivre, de l'envie. Et toutes les choses super chouettes qui se sont aussi passées en 2020 : un baby boom d'éléphanteaux annoncé au Kenya grâce à la lutte contre le braconnage, la résorption du plus grand trou de la couche d'ozone de l'hémisphère nord, l'éradication de la polio en Afrique... (4)

Ce sont d'ailleurs les éclaircies que le pédopsychiatre Bruno Falissard préfère souligner. Comme ces réactions de résiliences d'enfants et d'adolescents : "J'ai vu des jeunes me disant qu'ils avaient découvert qu'ils pouvaient apprendre tout seul, d'autres me disant que leur père était à la maison et qu'ils pouvaient jouer avec lui, qu'ils expérimentaient une vie de famille. J'ai vu des ados agités se calmant chez eux. D'autres prenant soin de leurs parents. Cela existe aussi". Ainsi, pour ce directeur de recherche en épidémiologie et santé des populations, si la vie des jeunes n'est pas rose, "le taux de suicide des adolescents a baissé de 25 %, ainsi que la consommation d'alcool et de cannabis". C'est "normal que les gens n'aillent pas bien", mais "dans quelques mois, nous irons mieux". Dans ce tunnel qui nous parait si long, il y a donc, aussi de la lumière.


1) Une échelle de mesure un peu trop basique pour être fiable, alerte le pédopsychiatre Bruno Falissard dans une interview à Libération

2) Pas tout le monde, bien sûr. Les femmes, les familles les plus précaires et à faibles revenus, les 18-24 ans et les personnes nées à l’étranger sont surreprésentées parmi celles et ceux qui ont mal vécu le confinement.

3) “La troisième vague psychiatrique est là” : communiqué des psychiatres Rachel Bocher, Serge Hefez, Marion Leboyer et Marie-Rose Moro, et la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, cité ici dans le huffingtonpost.fr

4) Plein d'autres bonnes nouvelles à lire ici : "99 Good News Stories From 2020 You Probably Didn't Hear About".

> Un article que j'avais écrit pour le magazine Psychologies et auquel je pense encore souvent : Ce qui fragilise notre confiance


> Vous êtes bienvenu pour prendre rendez-vous en psychothérapie en ligne ou à Tours. Vous trouverez plus d'infos sur mon site cecilegueret.com

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