• Cécile Guéret

L'effet du masque sur nos relations sociales

Mis à jour : 27 déc. 2020

Autant le dire clairement : ceci n'est pas une chronique anti-masque. Sur ce sujet, je renverrai simplement à cette réponse documentée de l'Inserm faisant un état des lieux des connaissances scientifiques actuelles: "Le masque inefficace et dangereux, vraiment ?". Ceci étant dit, quel est l'effet du port du masque sur nos interactions sociales ? Dans le journal La Croix, nous avons parlé du Covid-19 : entre enfants et grands-parents, une tendresse sans contact. Au delà des câlins en famille, comment le masque impacte-t-il nos conversations, nos relations, voire l'image que nous avons de nous-mêmes ? Lieu de notre identité, de notre singularité, le visage transmet une partie de nos émotions et donne la tonalité de nos échanges. Des informations utiles pour mieux nous comprendre les uns les autres, pour percevoir d'éventuels non-dits et précieux sous-entendus. Autant d'éléments qui permettent de réguler notre rapport à l'autre et de discerner comment il nous considère.


Un monde sans visage

"Je n'en peux plus de vivre dans un monde sans visage..." Le ras-le-bol est là, mélange de tristesse et de rage, lorsque cet ami professeur me raconte ses cours face à

des élèves aux visages dissimulés. "L'autre jour, l'un d'eux à baissé son masque quelques secondes. Je suis resté scotché, bouche bée. Je découvrais une physionomie totalement différente de celle que j'avais imaginée ! J'étais ému de voir sa bouille ! Et déstabilisé, avec l'impression de vivre quelque chose de bizarre, comme si je ne savais plus vraiment si c'était bien lui ou si c'était un inconnu." Une inquiétante étrangeté même, écrivait Sigmund Freud pour désigner le malaise né de ce qui semble à la fois familier et étranger, ce que l'on reconnaît sans être sûr de bien le reconnaître.


Le visage, lieu de notre singularité

C'est en effet par notre visage que nous nous reconnaissons les uns les autres. C'est le lieu de notre identité (comme la photo d’identité, obligatoirement non masquée), celui de notre singularité. Spécificité de nos traits, de nos expressions, manière de sourire, de hausser un sourcil ou de se mordiller la lèvre à nul autre pareil. Tous ces petits détails bien à nous, témoins de notre manière d'être et d'éprouver le monde, marques d'un moment particulier de notre vie, de notre histoire. Acné pour certains, cicatrice pour d'autres, trace d'un piercing oublié ici, grain de beauté ou rides par là. Masqués, nous voici tout à coup uniformisés. Du nez au menton, - au moins à moitié - anonymisés.

"Lors du premier jour de stage, on a pris quelques minutes en apnée pour se regarder les uns les autres, sans masque", me raconte un collègue psy et formateur, avec de grands yeux curieux. Et d'ajouter, gourmand : "C'était trop bon de se voir !"

Me vient alors l'image de cette femme, croisée dans une rue déserte il y a quelques jours, à Tours. Le masque à la main et le visage libre. Comme un rappel du monde d'avant, de sa légèreté et de son insouciance. Un grand bol d'air frais, me disais-je, derrière la buée de mes lunettes. Lunettes mal ajustées entre mon bonnet et mon masque au motif "petites fleurs d'été".


Ce "truc" qui met de l'huile dans nos échanges

Dans le monde d'avant, en effet, nous n'avions pas besoin d'appuyer si lourdement les mouvements de nos mains, de nos sourcils, de nos yeux, pour faire comprendre la tonalité de nos échanges. Si nous avons aujourd'hui l'impression d'être des emojis sur pattes, jamais loin d'ajouter des "lol" des "grr" en guise de ponctuations, c'est parce que nous ne pouvons plus compter sur les expressions de notre visage pour signifier notre humeur, nos émotions, l'intention de nos propos, nos sous-entendus... Ces signes non-verbaux ont pourtant une importance capitale dans nos relations sociales. Ils facilitent la relation à l'autre et régulent nos échanges, sans que nous nous en rendions toujours compte.

Au dessus du masque, les yeux qui sourient

"D'habitude, j'ai un visage assez expressif. Une petite grimace interrogative par ci, une moue d'incompréhension par là, un sourire appuyé pour mettre de l’huile quand je demande un truc pas cool... En ce moment, avec le masque, j'ai l'impression de devoir tout expliciter, de m'auto sous-titrer en permanence. De préciser : "là je rigole" ou "je le dis doucement mais ça m'agace", etc. C'est épuisant ! Ça manque de naturel, de spontanéité," raconte M. Et ça ne suffit pas toujours. "Parfois, on enlève le masque quelques secondes le temps de montrer aux enfants la tête qu'on fait, afin qu'ils comprennent notre état émotionnel ", me confiait ainsi une puéricultrice de crèche en charge de bébés autour de 2 ans. Une précaution dont nous aurions aussi bien besoin, parfois, entre adultes, pour éviter les malentendus.


La crainte d'être "trop"... ou pas "assez" pour l'autre

Sans compter que nous ne pouvons plus nous rendre compte de l'effet que nous avons sur l'autre lors d'une interaction.

Quand je raconte une part de moi, comment percevoir si mon interlocuteur est intéressé, ému, affecté ? Si je l'embête, l'ennuie, l'agace ? Comment me reçoit-il ? Comment vit-il ma présence ? Autant de questions qui s'agitent derrière nos masques, sans savoir comment nous rassurer. Une crainte d'être trop (encombrant, envahissant...) ou de ne pas être assez (intéressant, cultivé...) qui peut faire vaciller notre l'image et l'estime que nous avons de nous-mêmes.

L'image que nous avons de nous-mêmes ne se construit en effet pas en autarcie, tout seuls, loin des autres, mais dans le regard, la confirmation et le soutien de nos semblables et ce, tout au long de notre vie. Plus encore: c’est dans la relation à l’autre bienveillant (famille, ami, amoureux, collègue, groupe de soutien, thérapeute…) que nous pouvons réparer une image abîmée, écornée, malmenée... puis la conforter, la soutenir, l'affermir encore, lorsqu'elle n'est plus (ou pas) si mauvaise. En nous sentant accueillis tels que nous sommes, avec nos failles, nos difficultés, nos impasses. En faisant l’expérience d’être considérés, de valoir la peine d’être rencontrés, écoutés, assurés de nos qualités et de notre amabilité, voire de notre "normalité", de notre humanité. Or, c'est souvent sur le visage de l'autre que nous lisons l'intérêt, la considération, l'affection qu'il nous porte, sans que cela soit toujours clairement énoncé.

Alors, avec nos masques, peut-être sommes-nous un peu moins audacieux dans la relation à l'autre. Peut-être restons-nous un peu plus sur la réserve. Peut-être prenons-nous moins le risque de nous dévoiler, d'apparaître à l'autre. Et moins la peine d'aller vers l'autre, de le rencontrer dans sa complexité, de le rejoindre là où il est si différent. Et, ce faisant, peut-être pouvons-nous avoir l'impression de moins profiter de l'interaction avec l'autre, de moins nous nourrir de notre échange, de moins nous enrichir de sa présence. Du moins, pour le moment.




Edit : Pour certains, c'est mieux avec le masque

Le plaisir d'écrire un blog, c'est aussi celui d'être interpellée par les lecteurs ;) Suite à la publication de cet article, j'ai ainsi reçu des messages de personnes pour qui le masque a un effet bénéfique sur leur relation à l'autre. Merci à eux pour cet éclairage complémentaire.


« Moi j’aime bien le masque, la distanciation, l’obligation de mettre du gel hydroalcoolique quand on entre quelque part. C’est beaucoup plus propre ! Avant la pandémie, l’idée que la plupart des gens me touchaient avec leurs mains sales ou me postillonnaient dessus en me parlant, ça me mettait super mal... J'y pensais tellement que parfois que je n'écoutais plus ce que l'autre me disait. C’est quand même vraiment plus hygiénique maintenant ! » explique Jean, que les mesures sanitaires tranquillisent. « Avec les consignes sanitaires actuelles, je me sens plus en sécurité dans la relation à l’autre. Moins sur le qui-vive, moins méfiant. Je suis moins angoissé. Ça m’apaise », assure-t-il. Ce que vit aussi Lucie, pour qui le port du masque est un « soulagement » : « Je ne suis d’habitude pas très à l’aise avec le regard de l’autre car j’ai du mal à cacher ce que je ressens. Je rougis vite, je fais des grimaces étonnées, etc. J’ai l’impression que toutes mes émotions se voient sur mon visage, qu’on peut deviner ce que je pense. J’aimerais avoir un visage impassible, poker face, être imperturbable… Mais non, moi c’est plutôt un ciel d’orage, avec des pluies, des coups de vent, des éclaircies. Et puis, je me sens vite ridicule. C’est un peu honteux d’être si émotive, ça ne fait pas sérieux, trop enfantin. Sans compter que parfois, je dois faire une tête pas possible, ça doit être terriblement laid ! » s’inquiète-t-elle. « Au moins avec le masque, je me sens plus protégée, moins vulnérable. Et je supporte mieux la conversation avec l’autre. »



Ces splendides illustrations sont de l'artiste Marcos Severi.


> Allons nous vers une société du sans-contact ? Une émission d'Ali Rebeihi, sur France Inter, à laquelle j'ai eu le plaisir de participer. A retrouver sur la page YouTube de La Psy Buissonnière.


> Un article de blog sur l'importance des sensations et émotions dans la relation à l'autre : "Mieux les écouter pour mieux rencontrer l'autre"


> Heureusement, pour nous voir sans masque, il y a la visio ! J'en parlais ici, dans un article sur la thérapie à distance et la manière dont nous pouvons tisser autrement la relation : "Consultations à distance, mais pleinement ensemble"


> Retrouvez toutes les infos sur la thérapie à Tours et à distance en allant sur mon site cecilegueret.com

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